« Les jeunes sont accros aux réseaux sociaux à cause de la dopamine. » Cette phrase, devenue un lieu commun des débats publics, mérite qu’on s’y arrête — elle est au mieux dangereusement incomplète. Et pour cause : nous l’avons déjà entendue. Il y a trente ans, certains gros titres affirmait que l’addiction aux drogues n’était rien d’autre qu’une maladie cérébrale, réductible à une perturbation du circuit de la récompense. Aujourd’hui, le même raccourci neurobiologique migre vers les écrans — comme si la leçon n’avait pas été tirée.
Le champ des addictions a emprunté ce raccourci à de trop nombreuses reprises. Depuis les travaux fondateurs d’Olds et Milner (1954) sur les circuits de la récompense jusqu’aux recherches de Volkow et al. (1993) sur les récepteurs dopaminergiques, la neurobiologie a progressivement imposé sa grille de lecture. Alan Leshner, directeur du National Institute on Drug Abuse (NIDA) — qui finance la grande majorité des recherches dans le domaine des addictions —, l’a cristallisée en 1997 dans une formule restée célèbre : « Addiction is a brain disease. » Ce modèle a eu des effets réels — réduction d’une forme de stigmatisation, légitimation de traitements ou mobilisation de financements. Mais il a aussi renforcé un angle mort : en centrant l’explication sur le cerveau individuel et la pathologie, il a rendu invisibles les déterminants sociaux, économiques et commerciaux des conduites addictives et des consommations, et affaibli le débat sur la régulation des industries qu’elles soient légales et illégales.
2024 aura été source de nombreux changements, entre autres électoraux. Dans cette valse de nouvelles orientations politiques, certaines personnalités ont annoncé vouloir fermer les salles de consommation à moindre risque (SCMR), les mal nommées « salles de shoot ».
Qualifiées d’inefficaces ou supposées créer des « appels d’air », elles demeurent, quoi qu’en disent leurs détracteur·rice·s, des espaces sociosanitaires indispensables. Un bref retour sur l’histoire de ces salles, tant au niveau international qu’à l’échelle de la cité ardente, nous permettra d’acter leur nécessité dans un monde de plus en plus en prise avec l’augmentation de la pauvreté et de l’usage de drogues.
Cela fait des décennies que certaines substances psychotropes, appelées plus communément drogues, sont interdites par plusieurs traités internationaux. Et pourtant, malgré cette interdiction, il ne se passe pas un jour sans que les médias traditionnels aient pour titres des règlements de compte entre dealers, la toxicomanie de rue, un coup de filet au port d’Anvers ou les problèmes d’addiction d’une star du show-business.
En résumé : les drogues, leur commerce et leurs effets, ont une place prépondérante dans nos sociétés. Avant d’être interdites au début du xxe siècle sous l’influence des pays occidentaux et principalement des États-Unis, elles ont fait partie de l’économie mondiale des plus grands empires coloniaux pour devenir plus tard le fer de lance de l’industrie pharmaceutique. Leur contrôle, par la suite, sera assuré par les États sur base de ces différents traités, États qui auront, avec le temps, de plus en plus de difficultés à empêcher l’essor des mafias.
Retour sur une histoire mouvementée et en perpétuelle évolution.