Nous publions ci-dessous, avec leur autorisation et en tribune [1], un article paru le 28 août dernier sur le site SocialistWorker.org [2]. Il démontre, à partir d’une analyse du lynchage médiatique des deux « lanceurs d’alertes » Chelsea Manning et Edward Snowden, qu’Outre-Atlantique aussi, l’élite des médias est au service des puissants et du gouvernement.
Non seulement les médias dominants négligent l’érosion de nos droits et de nos libertés civiques, mais personne mieux qu’eux n’entonne le refrain justifiant la répression du gouvernement.
Aucun quotidien national n'est parvenu à développer une alternative digitale de qualité. Les sites web de nos journaux se limitent à un assemblage de dépêches d'agences de presse, agrémentés de quelques vidéos virales. Obnubilés par l'idée de générer un maximum de clics sur leurs pages, ils participent au saccage de leur propre crédibilité.
"Depuis des années, nous allons à la rencontre de ceux qu'on a pudiquement rebaptisé les "journalistes traditionnels". Depuis des années, nous allons dans des colloques, des séminaires, des formations, des réunions de rédaction. Le bâton de pèlerin numérique à la main, l'enthousiasme en bandoulière, on vient vous parler info en ligne. On vient essayer de vous donner envie, de vous dire que tout n'est pas perdu, que les médias ont un avenir qui ne se résume pas à voir les chiffres de ventes se casser la gueule"
Les journalistes devront-ils bientôt se passer des réseaux sociaux pour enquêter? Ne pourront-ils plus bientôt mener de l’investigation "undercover"? C’est la menace juridique qui plane actuellement en Belgique, suite à l’arrêt rendu en mars dernier par la chambre des mises en accusation de Bruxelles, renvoyant deux journalistes de RésistanceS.be, l’observatoire belge de l’extrême droite, devant le tribunal correctionnel pour "faux informatique", "port public de faux nom" et "violation de la vie privée".
Par Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions.
- La presse a méprisé les blogs : le Huffington Post, créé en 2005, a dépassé en audience chacun des sites des plus grands journaux US, du New York Times à USA Today en passant par le Wall Street Journal ou le Washington Post. Son équipe TV (100 personnes) diffuse désormais 12 heures d'images par jour pour près de 50 millions de vidéos vues par mois (autant que France TV !). En ligne, le blog d'infos économiques Business Insider est aussi passé devant WSJ et BusinessWeek.
- La musique a méprisé iTunes : à ce jour 25 milliards de chansons ont été téléchargées légalement sur la plateforme qui a totalement révolutionné l'industrie de la musique. Les majors n'ont pas proposé le service adéquat à leurs clients, laissant tout simplement Apple le faire à leur place.
- Les radios ont méprisé iRadio, Spotify, Deezer : Spotify compte plus de 20 millions d'auditeurs dont plus de 5 millions abonnés à la version payante et plus d'un milliard de playlists.
- Le cinéma a méprisé Netflix : aujourd'hui plus d'un milliard de séries et films sont regardés en streaming chaque mois sur la plate-forme de SVOD, qui va plus loin en produisant désormais elle-même ses propres séries avec les plus grands réalisateurs et acteurs d'Hollywood. Amazon et Microsoft lui ont emboité le pas.
- Les telcos ont méprisé Skype : le site assure déjà 1/3 des communications internationales); mais aussi en France Free qui a gagné 5 millions d’abonnés en 1 an !
- Le monde de l’éducation est en train de mépriser les cours gratuits (MOOC): iTunesU compte déjà un milliard de téléchargement sur iTunes U.
etc, etc....
Voilà donc les journalistes cantonnés au rôle de porteurs de micros et de caméras, de porte-plumes des déclarations que les personnalités publiques souhaitent adresser au public. Prière de ne pas interrompre et de ne plus poser de question. Une situation bien évidemment inadmissible, mais à laquelle nous semblons pourtant nous plier de plus en plus souvent. Quand la rébellion aura-t-elle lieu ? Quand les journalistes français taperont-ils du poing sur la table pour refuser cette situation, comme l'ont fait il y a peu leurs collègues espagnols ?
"Pas le droit de poser des questions ? Alors il n'y aura plus de couverture médiatique ! "
Le 15 juin 2010, le Parlement islandais, Alpinghi, a voté à l'unanimité la résolution baptisée « Initiative islandaise pour les médias modernes » (IMMI, Icelandic Modern Media Initiative). En vertu de ce texte, le gouvernement est désormais chargé d'élaborer un projet de loi basé sur ces recommandations visant à protéger les médias, les journalistes et les blogueurs dans leur mission d’information.
Reporters sans frontières salue cette initiative ambitieuse et positive.